| En fuite (écrit en 2003) |
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J'ai passé trois jours affreux où l'angoisse a été telle que j'ai du ingurgiter pas mal de choses pour la faire taire. Mais pas n'importe quelles choses. J'ai remarqué, au bout de neuf années de ce genre de pratique alimentaire, à quoi me servaient mes absorptions incontrôlées et compulsives. A me rapprocher des gens que je fuis. Rapport d'amour-haine qui passe par la nourriture. Je ne sais que me goinfrer ou bien me priver. M'abrutir de travail ou bien ne rien faire. M'épuiser avec deux heures d'activités physiques quotidiennes ou me laisser aller au farniente. Voir beaucoup de monde ou bien me terrer chez moi en ayant peur de me montrer. Quand est-ce que tout ça a commencé ? A seize ans quand les repas familiaux étaient tellement angoissants pour moi que j'ai petit à petit cherché à éviter ceux du soir ? Prétextant un film à voir, je m'échappais dans ma chambre avec un plateau télé. J'ai du coup lancé la mode et tous les autres ont suivi. Encore une fuite, j'ai décidé deux ans plus tard, et plus ou moins inconsciemment, de partir sur le continent pour faire mes études. Elles ont duré neuf longues années, entre Aix-en-Provence et Nice. Ce que je recherchais et recherche toujours a un nom. Sérénité. J'ai du mal à l'atteindre. Du mal à me permettre d'être heureuse. Lorsque j'y suis presque et que je la sens à portée de main, je panique et la laisse me glisser entre les doigts. Pourquoi donc cette peur ? On dirait que le bonheur me brûle les yeux. A partir du moment où l'on est heureux, la quête est finie. Il n'y a plus de raison de vivre puisque le but est atteint. Je veux trouver la paix intérieure, apaiser tous mes démons. Les faire taire une bonne fois, en les affrontant. Et non en les fuyant. Parce que l'on ne peut pas fuir ce qui est en nous. Qu'est-ce que je recherche plus que tout ? Etre bien dans mon corps de manière durable. Mais non, impossible, je fais le Yo-Yo depuis douze ans maintenant. Je m'abîme la santé, j'ai l'estomac qui fait des siennes depuis plus d'un an... Mais je persiste dans mes excès. Ces excès ont un but. Me rapprocher de mes proches en avalant ce qu'ils aiment. C'est ma façon de communiquer avec eux. Une sorte d'appel au secours aussi. Parce que sous des apparences lisses, je cache des fêlures qui menacent à tout moment ces murs de protection que j'ai cherché à dresser tout autour de moi. Remparts dérisoires qui donnent le change. Oui mais jusqu'à quel point ? Mettre entre parenthèses son désir. S'empêcher de vivre. D'être heureuse. A grand renfort de kilos-bouées pour tâcher de surnager. Pour sortir de cette mauvaise passe, je passe quelque temps pour faire le point. Sur moi, sur qui je suis. Comme lui ? Pourquoi comme ? Pas de point de référence. J'ai à réaliser que je suis sans être comme quelqu'un. Mais cela ne va pas sans rien de me retrouver seule face à moi-même. Je frôle un contour flou, inconnu. Et je dois en faire un tracé net. A partir d'une ébauche, je dois dessiner quelque chose de précis. Précision du tracé. Des couleurs. Des détails. Petit à petit tout rentre en ordre. Même si c'est dans le désordre que j'ai pu comprendre. Prendre possession de moi. Faire miennes des attitudes, des expressions, des impressions. Sans transiter par le regard de quelqu'un d'autre. Parce que l'autre, ce n'est pas soi. Evidence peut-être, pour moi en tout cas, c'était inconsciemment ma seule façon d'exister. Par le regard, l'approbation de l'autre. Une autre pour commencer, puis un autre ensuite. Le quittant pour un autre, je repartais à la case départ sans être passée par moi. Et j'aurais pu recommencer encore et encore indéfiniment. Mais il y a eu un sursaut, quelque chose pour me dire que cette fois, il fallait y aller. Plonger très bas pour pouvoir remonter pour de bon. Pour surgir des flots comme l'on renaît de ses cendres. Pour faire peau neuve en recherchant au fond de soi la vieille chrysalide de l'enfant de quatre ans qui avait mal mué. Surmonter ma peur. La peur de m'ouvrir aux autres. La peur de l'autre qui me menace parce qu'en m'ouvrant à lui je lui donne les moyens de me faire disparaître, de m'effacer. Mais je me cache derrière lui. Sous toutes ses formes. Maternelle, paternelle, sous celle du couple parental, celle du couple que j'ai malgré tout formé pendant sept ans. Ma vie d'adulte est sur le point de commencer. J'ai du mal à m'y résigner. Pourtant il va bien falloir me résoudre à y aller, sinon à quoi m'auront servi ces années d'étude ? Mes acquis pourront-ils m'ouvrir les portes que je souhaite voir s'ouvrir en grand devant moi ? |


