Anna K

Anna K.

  

Je m'appelle Anna. Anna Khronic. Je ne suis ni juive, ni grecque. Que suis-je alors ? Et surtout, qui suis-je ? D'aussi loin que je m'en souvienne, j'ai toujours eu l'impression étrange de ne pas être à ma place. D'être déplacée dans telle situation, tel environnement. De ne pas appartenir à l'air du temps. De ne pas être là, présente parmi mes proches, pour ne pas dire être totalement loin d'eux. Avoir l'air absent. Cette expression m'allait comme un gant. Avoir le regard dans le vague. Ce regard qui se perd dans le vide à ne pas savoir où se diriger… Ma plus grande peur serait d'arriver à cinquante ans, en ayant un mari que je n'ai jamais aimé, des enfants en situation d'échec due à un modèle parental peu équilibrant et un métier pour lequel je n'éprouve aucune passion. Du coup, je n'ai rien de tout cela. Ni mari. Ni enfant. Ni même un métier. Pour l'instant. Parce que je travaille à surmonter mes peurs.

 

Mais cela ne signifie en aucune façon foncer la tête baissée et les yeux fermés dans la première

 relation qui se présente à moi sous prétexte de rentrer dans le schéma traditionnel de l'épouse

 comblée. Parce que pour moi, le vide à combler ne doit pas l'être par un homme. Ou des enfants.

 Ou des amis. Pourtant, seule, je rêve encore d'un monde parfait…

 

  Laisser passer ses rêves comme des nuages que l'on voit défiler au-dessus de nos têtes. Et que l'on contemple un sourire béat aux lèvres. Mais les suivre pourtant. Et les rattraper. Pour mieux les relâcher plus loin... Un rêve que l'on emprisonne dans une boîte bien réelle n'a plus rien de magique. Et bien souvent il a du mal à s'adapter aux dimensions d'un réceptacle. Tandis qu'essayer de l'attraper sans cesse en cherchant à donner à nos bras une forme capable d'en épouser les contours, quelques minutes à peine, puis rouvrir les bras, voilà ce qui fait la beauté d'une vie. Mes rêves, j'ai pu enfin vous retrouver dans le ciel, après toute une période en plein brouillard.

 

 

Vous êtes bien là, au-dessus de moi, et les dessins que vous tracez sont autant de formes

 malléables et qui cheminent au gré du vent. Le ciel de ma vie est chargé de nuages, mais il reste

 bleu. Et les nuages sont blancs, diaphanes, vaporeux. Ils glissent entre mes doigts. Mais je suis

 d'humeur joueuse et j'aime à leur courir après. J'aime à les sentir tout près pour les voir m'échapper

 la seconde d'après.

  Lire, écrire, danser sur des airs entêtants. La musique, je l'écoute à plein volume, tant pis pour mes conduits auditifs pourtant fragiles. Et je fais des danses dans ma tête. Je me libère ainsi de chaînes que je me suis moi-même fixées aux poignets ainsi qu'aux chevilles. Même si aujourd'hui elles sont moins nombreuses et plus légères, ces chaînes restent là pour me signifier une chose. La liberté est à portée non de mains mais de yeux. Je peux cesser d'être aveugle quand je le décide, quand je chasse la brume de mon cerveau pour me concentrer sur mes priorités. Sur mes désirs et non sur ceux des autres…

 

 

Quels sont mes désirs ?J'ai envie de procurer de la joie. De dispenser du bonheur. De voir un

 sourire naître sur un visage. Des yeux s'illuminer de gaieté. Je veux tout court. Alors que durant de

 longues années je croyais, j'avais fini par croire que je ne voulais rien. Je veux brûler ma vie par les

 deux bouts. Je préfère dix minutes d'absolu à dix ans de demi-teinte. Et pourtant, j'ai besoin d'un

 peu des deux. Ou disons de beaucoup du premier et d'un soupçon de la seconde. Je veux aller à

 fond sur une moto en voyant défiler ma vie à toute vitesse plutôt que monter dans un train qui me

 laissera le temps d'observer à loisir les paysages et la vache dans le pré...

 

  

Equilibre entre trop et pas assez, entre blanc et noir. J'ai du mal avec le compromis. Je préfère une

 femme qui se prostitue et que l'on va traiter de pute plutôt que toutes celles qui gardent la tête haute

 alors qu'elles font exactement la même chose, l'hypocrisie en plus.

  

Je voudrais par n'importe quel moyen pouvoir donner de l'amour aux gens. Par des mots, par des

 gestes, par un regard, par un sourire... Je veux mettre tous les hôtels du monde dans la rue de la

 paix.

 

 

Je voudrais, pas à pas, partir à la conquête de mes peurs afin d'en obtenir de la joie capable

 d'irradier la terre entière. Je voudrais avoir cent vies pour vivre dans chacune d'elle une histoire

 d'amour unique et magnifique. J'aimerais pouvoir laisser le réel de côté et ne vivre que dans

 l'imaginaire. Mais un imaginaire riche en symboles toutefois. J'aimerais avoir un enfant un jour et lui

 transmettre toute la beauté du monde épurée de toutes ses folies. Encore que la folie peut être

 belle...

  Etre en retrait par rapport aux autres, c'est être spectateur-voyeur d'une vie à laquelle nous ne participons pas. J'ai passé des années posée à côté des autres, sans habiter réellement mon enveloppe charnelle. Sans parler.

 

  Parce que j'observais, je m'observais de l'extérieur en tâchant d'exprimer mes impressions profondes. Mes silences étaient souvent mal interprétés je crois. Quelqu'un qui ne dit rien peut être perçu comme celui qui est en mesure de juger parce que lui sait, lui sait tellement qu'il n'a pas besoin de dire, de se dire. Mais en fait, ma position en retrait voulait seulement dire une chose. Mon besoin de solitude, de calme pour y voir clair dans la masse confuse d'une vie que je vivais à côté de moi-même. Comme si j'étais le spectateur d'un film dont j'étais l'héroïne à l'insu de mon plein gré. Je me sentais déplacée partout où j'étais, dans tout ce que je faisais. Mais en fait, je n'étais nulle part, ne faisais rien du tout.

 

 

Quand je dansais en regardant le professeur debout devant le miroir, je ne voyais que le corps de la personne devant moi. Je ne ressentais pas mon propre corps en train d'effectuer les mouvements. Comme une coquille sans rien à l'intérieur, mon corps semblait inhabité...