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Dossier sur la culpabilité Psychologie magazine

DOSSIER : VIVRE AVEC NOS CULPABILITÉS

 
De la culpabilité à la responsabilité
En pensée, en paroles, par action ou par omission, nous commettons tous des fautes. Mais les comprendre et les assumer nous permet de ne pas en rester prisonnier.
 
Flavia Accorsi
 
  
La dernière fois que j’ai eu des démêlés avec ma conscience, c’est quand j’ai cédé aux avances d’un homme marié lors d’une soirée , avoue Lucie, 35 ans. « Je connaissais son épouse pour l’avoir déjà rencontrée deux ou trois fois. Ce soir-là, elle est partie tôt pour aller s’occuper de leur enfant grippé. Lui est resté, et nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre… Pourtant, cet homme ne me plaisait pas spécialement. La façon dont ça s’est passé reste pour moi un épisode presque honteux, minable à mes yeux. Je l’ai vécu comme une faute, une trahison à moi-même. »

Si, dans notre société, les infractions à la loi sont codifiées, et donc passibles de sanctions connues à l’avance, il est en revanche plus difficile de composer une culpabilité née de la transgression de notre code de valeurs. De la pièce que l’on ne donne pas au clochard à la tablette de chocolat engloutie honteusement pendant un régime, en passant par les trahisons amicales et les infidélités conjugales, nous nous rendons tous, à un moment ou un autre, coupables, en tout cas à nos yeux. Et parce qu’elles nous renvoient à un catéchisme personnel, ces infractions ont des conséquences différentes sur chaque individu.
    
Une notion subjective « C’est parce que la notion même de culpabilité est subjective qu’en psychanalyse, on parle d’un “sentiment” de culpabilité », précise la psychanalyste Isabel Korolitski. Un sentiment qui, invariablement, naît de la confrontation avec notre propre morale après la transgression de ce que l’on considérait comme l’une de nos valeurs, et dont l’intensité et la durée dépendent de l’histoire de chacun et de son rapport intime à la loi.

Ainsi, Alain, marié et père de trois enfants, affirme assumer parfaitement ce qu’il appelle ses "infidélités sans conséquence", qu’il ne vit pas comme une entorse à sa morale. En revanche, il ne s’est toujours pas pardonné d’avoir négligé un ami, en pleine dépression, qui a tenté de se suicider.

Pour d’autres, la faute est imaginaire mais vécue comme réelle. « Je me sens très mal dès que je m’achète quelque chose », reconnaît Claire, 42 ans. « Ce ne sont pourtant pas des dépenses excessives, mais vu l’état actuel de nos finances… J’ai beau me justifier de mille façons, je me sens immanquablement coupable. »

Une fois que notre code moral est enfreint, notre inconscient, notre éducation et notre rapport à la loi mettent en place différentes stratégies, conscientes ou non, pour gérer l’" après-faute ". Plus ou moins douloureusement.
 
 
 
Les aventures de la mauvaise conscience
Philosophe et écrivain, il est aussi maître de conférence à l’université d’Evry-Val-d’Essonne. Il a publié “Le Développement personnel” et “Le Culte de l’émotion” (Flammarion, 2000 et 2001).
 
Michel Lacroix
Au cours des trois dernières décennies, le sentiment de la faute a connu des variations d’intensité, qui s’inscrivent dans une histoire en trois actes. Premier acte : Mai 68 ouvre joyeusement une ère sans culpabilité La désaliénation bat son plein. La vie sexuelle s’affranchit des interdits. A l’école, on ne montre plus les "mauvais élèves" d’un doigt accusateur. A l’église, finis la peur de l’enfer, la confession, le rachat des fautes.

Cette libération fut le résultat de deux mouvements conjoints. D’une part, une revendication sociopolitique, qui se traduisit par la permissivité. D’autre part, un progrès de la réflexion psychologique, symbolisé par la notion d’épanouissement personnel. Au cours des années 70, la psychologie entreprit de dénoncer les sentiments négatifs – honte, regret, remords – qui rongent l’intériorité. Elle montra que, au sein de sa famille, l’enfant est souvent ligoté aux images parentales par les liens morbides de fautes imaginaires. Elle mit au jour la fonction perverse de la culpabilisation, un des moyens les plus efficaces du harcèlement moral.

Dès lors, son message aboutissait à la proposition suivante : pour restaurer l’harmonie avec autrui et avec soi-même, il faut se libérer de la culpabilité. Mais les obstacles ne tardèrent pas à surgir.
 
Nos six crimes imaginaires
Nous ne pouvons y échapper. Pourtant nous ne les avons jamais perpétrés. Pourquoi sont-ils si lourds à porter ? Tour d’horizon ses crimes fantasmés les plus répandus.
 
Flavia Accorsi et Isabelle Taubes
Ces "crimes imaginaires" tels que les psys les appellent prennent racine dans la petite enfance. « Ils sont fondés sur des autoaccusations erronées et des messages destructeurs provenant des parents », expliquent Claire et Jacques Poujol, psychothérapeutes et conseillers familiaux. Ils sont souvent à la source de conduites d’échecs ou d’une incapacité à être heureux.
1) Trahir les siens On vit des conflits déchirants entre son désir et le code de valeurs parentales que l’on n’ose pas enfreindre. Cette soumission est le résultat d’une éducation tyrannique. Les parents exigeaient que leur enfant réalise leurs attentes. Ils ne lui ont donc laissé aucune possibilité de s’affirmer.
2) Etre un fardeau On multiplie les excuses, les justifications, les conduites sacrificielles envers son conjoint, ses amis, ses relations professionnelles, etc.

A la source de ce comportement, la perception par l’enfant d’avoir été de trop dans la vie de ses parents. D’où des croyances erronées (si j’avais été plus intelligent, plus obéissant, en meilleure santé, etc., mes parents auraient été plus heureux) et la production permanente d’actes de réparation.
3) Voler l’amour parental On a du mal à recevoir compliments et marques d’affection, et l’on s’arrange pour les fuir. On retrouve ce comportement chez les ex-"chouchous", qui pensent avoir été aimés par leurs parents au détriment de la fratrie, ou par l’un des parents au détriment de l’autre. On peut également se sentir coupable d’avoir été idéalisé par ses parents. D’où une culpabilité qui se manifeste par des conduites d’échecs ayant valeur d’aveu : « Voyez comme en réalité je suis nul(le) ! »
4) Abandonner ses parents On "gâche" sa vie (chômage, endettement, dépendance relationnelle) : curieusement, toutes les tentatives pour accéder à une véritable autonomie affective et matérielle tournent court.

A l’origine de cette stratégie kamikaze inconsciente : un processus de séparation rendu impossible par des parents trop fusionnels, qui se sont transformés en martyrs ou en accusateurs dès que l’enfant essayait de voler de ses propres ailes.
5) Surpasser les membres de sa famille Nos réussites sociales, matérielles et affectives ne nous comblent pas. Pire encore, nous les dévaluons ou les sabotons.

Ce comportement est fondé sur une double croyance : « Si je jouis des joies de l’existence, je n’en laisse pas pour les miens » et « Si je réussis, j’humilie mes proches qui n’y sont pas parvenus. »
6) Etre fondamentalement mauvais On prend toutes les fautes des au-tres à son compte, on fabrique des situations où l’on devient vraiment coupable.

Parce qu’ils l’auraient voulu parfait, certains parents ont systématiquement dévalorisé leur enfant, en l’assimilant aux "bêtises" qu’il commettait. Et l’enfant s’est senti indigne tout entier.
 
Flavia Accorsi et Isabelle Taubes
avril 2002
Les aventures de la mauvaise conscience
Philosophe et écrivain, il est aussi maître de conférence à l’université d’Evry-Val-d’Essonne. Il a publié “Le Développement personnel” et “Le Culte de l’émotion” (Flammarion, 2000 et 2001).
 
Michel Lacroix
Au cours des trois dernières décennies, le sentiment de la faute a connu des variations d’intensité, qui s’inscrivent dans une histoire en trois actes. Premier acte : Mai 68 ouvre joyeusement une ère sans culpabilité La désaliénation bat son plein. La vie sexuelle s’affranchit des interdits. A l’école, on ne montre plus les "mauvais élèves" d’un doigt accusateur. A l’église, finis la peur de l’enfer, la confession, le rachat des fautes.

Cette libération fut le résultat de deux mouvements conjoints. D’une part, une revendication sociopolitique, qui se traduisit par la permissivité. D’autre part, un progrès de la réflexion psychologique, symbolisé par la notion d’épanouissement personnel. Au cours des années 70, la psychologie entreprit de dénoncer les sentiments négatifs – honte, regret, remords – qui rongent l’intériorité. Elle montra que, au sein de sa famille, l’enfant est souvent ligoté aux images parentales par les liens morbides de fautes imaginaires. Elle mit au jour la fonction perverse de la culpabilisation, un des moyens les plus efficaces du harcèlement moral.

Dès lors, son message aboutissait à la proposition suivante : pour restaurer l’harmonie avec autrui et avec soi-même, il faut se libérer de la culpabilité. Mais les obstacles ne tardèrent pas à surgir.
Et le deuxième acte commença Dès les années 80, les conséquences de la déculpabilisation devinrent visibles. A Dostoïevski qui disait : « Nous sommes tous coupables de tout devant tous », la société issue de Mai 68 semblait rétorquer : « Plus personne n’est responsable de rien. »

Résultat : devant les juges qui les admonestent, certains délinquants n’ont plus l’ombre d’un regret : « J’ai brûlé sa voiture pour lui donner une leçon. » « Je l’ai poignardé parce qu’il l’avait cherché. » (Ces jeunes prétendent qu’on ne leur a jamais parlé du bien et du mal, mais ne jouent-ils pas les naïfs ?) On avait espéré que la déculpabilisation susciterait l’harmonie entre les individus, et l’on a récolté l’indifférence, l’absence d’égards, la violence.

De multiples signes indiquent que le rideau s’ouvre maintenant sur le troisième acte. Les années 2000 s’annoncent comme le grand retour de l’interdit. De quoi donner raison rétrospectivement au philosophe Vladimir Jankélévitch, qui attachait du prix à la « mauvaise conscience ». Les psychanalystes sont de plus en plus nombreux à rappeler cette donnée anthropologique fondamentale : le processus de la socialisation est inséparable de la loi, donc de la faute.

De son côté, la tradition de la civilité, que l’on redécouvre, plaide en faveur d’une présence de la culpabilité dans les relations humaines. Car bien des règles de politesse ne sont rien d’autre que l’expression d’une délicate inquiétude morale. « L’humanisme commence par la formule “Après vous, Monsieur” », écrivait le philosophe Emmanuel Lévinas. Paraphrasant l’auteur de “Totalité et Infini” (LGF, 1990), on pourrait dire : « Le respect de l’humanité commence par “Excusez-moi”. » Ces mots banals sont le sésame ouvre-toi de la vie civilisée, tout simplement parce qu’ils sont lestés de culpabilité.
Alors, on revient à la case départ ? Pas tout à fait. En Mai 68, on avait aboli la Loi sans discernement. Gardons-nous aujourd’hui de commettre l’excès inverse.

Tel sera donc le défi de demain : comment réinjecter dans le tissu social une dose suffisante de culpabilité, sans réveiller les fantasmes pathogènes de fautes irréelles ?
Jean-Pierre Winter :
« La culpabilité limite nos pulsions destructrices »
La culpabilité est un problème central pour la psychanalyse. Comment naît-elle ? Peut-on en sortir ? Les réponses d’un spécialiste des pathologies contemporaines.
Psychanalyste, Jean-Pierre Winter a écrit “Stupeur dans la civilisation” (Pauvert, 2002), “Les Errants de la chair” (Payot, 2001), “Choisir la psychanalyse” (EDLM, 2001) et “Les Hommes politiques sur le divan” (Calmann-Lévy, 1995). Psychologies : quelle est la différence entre la culpabilité au sens juridique et la culpabilité au sens psychanalytique du terme ? Jean-Pierre Winter : Elle est simple. En droit, on est coupable d’un acte que l’on a commis en transgressant des lois établies. En psychanalyse, on peut se sentir fautif à cause d’un acte que l’on a fantasmé, que l’on a seulement rêvé de commettre.

Inconsciemment, on est coupable de pensées que l’on a eues, et que l’on ignore avoir eues, car elles n’ont jamais accédé à la conscience. Une bonne partie des gens qui viennent en analyse se plaignent d’ailleurs d’une culpabilité dont ils ne saisissent pas la raison.
  

Mères : toujours fautives

En devenant mères, les femmes se sentent responsables de tout et à vie. La société ne se prive d’ailleurs pas de le leur rappeler. Celles qui s’acceptent et déculpabilisent trouvent leur équilibre grâce à un appui auprès du père et un renoncement à l’illusion de la toute-puissance maternelle.
 
Violaine Gelly
Les mères en ont assez. Elles n’en peuvent plus de courir après le temps sans jamais marquer de pauses. Mais plus que tout, elles ne supportent plus d’essuyer les incessantes réflexions des uns et des autres. Conjoint, professeurs, grands-parents, corps médical, etc., tous ont un avis bien arrêté : la mère n’est jamais là, ou elle est trop fusionnelle ; elle est trop sévère, ou trop laxiste. Et si l’enfant ne va pas bien, c’est inévitablement parce qu’elle-même n’est pas très en forme… Pas de maternité sans culpabilité Manque de temps, de présence, de disponibilité, de tendresse, d’énergie : les mères se sentent constamment coupables. De ce qu’elles donnent ou ne donnent pas. De ce qu’elles font ou ne font pas. Jadis soutenus par un carcan sociétal et religieux qui leur garantissait toute autorité sur leurs enfants, les parents étaient convaincus qu’ils faisaient bien, quoi qu’ils fissent. Au cours des années 60, les repères familiaux, tels qu’ils fonctionnaient depuis des siècles, ont volé en éclats. Parallèlement, les femmes se sont lancées à l’assaut du monde du travail avec, en toile de fond, la pensée féministe d’une Simone de Beauvoir affirmant que la maternité risquait de freiner leur épanouissement dans leur recherche d’égalité avec les hommes.

Quarante ans plus tard, la société leur renvoie le balancier de plein fouet. Christine, 37 ans, maquettiste, jongle toute la journée : une maison à Lille, un boulot à Paris, un enfant de 2 ans, un mari aux horaires irréguliers… « Un matin où, bourrelée de remords, j’avais laissé ma fille fiévreuse à la nounou, je me suis retrouvée dans une réunion de travail où mes collègues masculins expliquaient que, s’il y avait des voyous dans les banlieues, c’est parce que les mères n’étaient pas assez présentes… J’ai cru exploser. » La société entière s’acharne donc à rendre les mères responsables de tous les maux qui touchent les enfants, renforçant de cette manière leur culpabilité naturelle.

Pour Sylviane Giampino, psychanalyste et psychologue de la petite enfance, « entrer en maternité, c’est entrer en culpabilité. Les mères avancent sur un chemin doublement miné. D’un côté par l’idée mythique de toute-puissance : puisqu’elles donnent la vie, elles ont le pouvoir de donner ce qui est bon et, par conséquent, également ce qui est mauvais. De l’autre par le mirage selon lequel la mère est l’enveloppe protectrice de l’enfant. C’est la nourricière, l’éducatrice, la seule qui soit bonne pour sa santé, son équilibre et son bonheur. »

Et sa culpabilité est d’autant plus douloureuse lorsqu’elle n’est pas partagée : les mères qui élèvent seules leur enfant essuient doublement les regards accusateurs, comme si elles portaient l’entière responsabilité de la situation. Sophie, 34 ans, professeur de mathématiques qui élève seule sa fille de 2 ans, avoue que cela la rend malade quand elle doit lire un conte de fées à sa fille. « Je ne supporte pas cette conclusion : “Ils se marièrent et vécurent longtemps heureux ensemble.” Je me sens tellement coupable de lui prouver au quotidien que ce n’est pas vrai. » Son mari est parti, et c’est Sophie qui culpabilise !
Des théories psy mal interprétées Cette culpabilité intrinsèque à la maternité depuis la nuit des temps est aujourd’hui de plus en plus lourde. « Les découvertes des thérapeutes pour enfants, de Donald W. Winnicott à Françoise Dolto, sont passionnantes, analyse la pédiatre Edwige Antier. Malheureusement, une interprétation simpliste et erronée de leurs théories les dévoie quotidiennement et déstabilise les mères. »

Agnès, 34 ans, agent commercial, se souviendra longtemps de ce pédiatre qui recevait son fils de 9 ans pour une angine : « Il a ausculté Paul, puis il m’a demandé si je n’étais pas déprimée ou fatiguée. Je lui ai répondu que je travaillais beaucoup, mon mari également, et que nous avions trois enfants… Cela devait suffire à expliquer qu’effectivement je pouvais me sentir fatiguée. Sa conclusion de psychologue de comptoir a été : “Vous devriez lâcher prise…” C’était de ma faute, femme travailleuse, inorganisée et anxieuse, bref, mère indigne, si mon fils était malade ! »

Mais Sylviane Giampino assure que la vulgarisation des théories psy sur les enfants n’est que la face immergée de l’iceberg. « Au cours des cinquante dernières années, on a développé un tel champ de connaissances sur les enfants qu’aucune mère, quel que soit son niveau d’information, de disponibilité, de moyens financiers, ne peut l’appliquer. » Cette impossibilité même génère une culpabilité renforcée par le discours social : « Puisque vous savez ce qui est bon pour votre enfant et que vous ne l’appliquez pas, c’est que vous êtes une mauvaise mère. » « Le pire consiste à affirmer doctement : “Si la mère va bien, les enfants vont bien”, poursuit Sylviane Giampino. Cela surangoisse les mères qui ne vont pas bien et permet à l’entourage de se dégager de sa responsabilité. »
A la recherche de l’équilibre Mais comment sortir de ce cercle vicieux ? D’abord, en repérant d’où vient la critique assassine. « Avec le recul, je ne sais pas comment j’ai pu accepter la remarque d’une puéricultrice, raconte Nelly, 29 ans, libraire. Alors que je pleurais à l’idée de laisser Manon, 3 mois, à la crèche, elle a asséné sèchement : “Attention, vous êtes trop fusionnelle.” » Lorsqu’il s’agit d’un discours général de ce type, il faut impérativement prendre de la distance, ne pas se laisser atteindre.

En revanche, lorsque la critique vient de nos proches, enfants, conjoint, parents, il faut parfois être à l’écoute. « Se sentir mal parce qu’on a le sentiment que l’on a tout faux, c’est parfois le début d’une prise de conscience du besoin d’aide, explique Sylviane Giampino. Une “bonne” culpabilité est une culpabilité qui pousse à travailler sur soi et à comprendre réellement de quoi on souffre. » Quitte à se demander, peut-être, si ce surmenage ou cette culpabilité ne sont pas, également, un moyen de se valoriser.

Il faut ensuite s’appuyer sur ceux qui nous entourent, et notamment le père. En refusant de renforcer l’illusion de la toute-puissance maternelle, un père peut aider une mère à déculpabiliser. D’abord, en la rassurant, en la protégeant de tout ce qui pourrait nuire à sa tranquillité avec le nouveau-né. Puis, au fur et à mesure, en prenant sa place dans la "bulle maman-bébé". A condition, toutefois, qu’il refuse de se soumettre à la domination de la mère, c’est-à-dire s’occuper de l’enfant quand elle le lui dit et de la façon dont elle le dit. Pour peu qu’il résiste, la mère s’apercevra que ce n’est pas si grave si la couche est de travers ou si le bébé est sorti sans bonnet. Elle réalisera alors que son enfant peut survivre sans elle : c’est le début de la déculpabilisation.

Ensuite, il faut se faire plaisir. « Paradoxalement, s’occuper à quelque chose qui apporte une gratification déculpabilise, assure la psychothérapeute Catherine Serrurier. Une femme qui prend une heure pour aller à la piscine ou voir une expo a le sentiment de voler du temps à ses enfants. Mais cette heure la détendra. Du coup, la gestion du temps qui reste sera bien meilleure. La seule condition à cet épanouissement reste que les proches le comprennent. » Ainsi Marianne, 35 ans, ingénieur, a fondu en larmes lorsque son fils de 7 ans, à qui elle reprochait une mauvaise note, lui a répondu : « Mais le soir où je devais réviser, tu étais à ta chorale. » Peu importait d’ailleurs que son père, lui, ait été présent…

Enfin, une fois le ménage fait entre les injonctions des uns et les conseils des autres, il est parfois souhaitable d’être à l’écoute de cette culpabilité, impitoyable, que l’on se fabrique toute seule. Veut-on reproduire une "bonne mère" que l’on a idéalisée ? Veut-on, au contraire, donner à son enfant tout ce dont une "mauvaise mère" nous a privés ? Comment renoncer à l’idée de toute-puissance sur son enfant ? En bref, accepter d’être, comme le préconisait Donald W. Winnicott, une mère "suffisamment bonne", ni plus ni moins ? Avec ses ambivalences, ses doutes, ses limites. Et tout son amour.
LES PERES AUSSI On les accuse, on les bouscule, on les contredit de toute part… Mais si 39 % des parents (1) se plaignent de leurs difficultés croissantes à élever des enfants, pères et mères ne culpabilisent pas pour les mêmes raisons. Les premiers ont le sentiment de ne pas voir assez leur enfant (65,6 %) et craignent de manquer d’argent pour assurer son éducation (52,7 %). Les mères, elles, à 61 %, se sentent d’abord coupables de ne pas savoir le protéger des influences extérieures. Tout de suite après (50,3 %) vient la peur de ne pas le comprendre.

1- Extraits d’un sondage réalisé par Ipsos en mai 2001 pour la Fédération nationale d’aide et d’intervention à domicile (FNAID).
LA MALADIE :
Face à l’enfant malade
Dans la transmission d’une maladie héréditaire et/ou génétique, la culpabilité parentale est terrible : le parent se sent coupable d’avoir transmis une maladie à l’un de ses enfants et d’avoir également affecté toute la descendance de celui-ci.

Pourtant, pour Martine Frischmann (1), « admettre le caractère génétique change la culpabilité des parents. Certains évoquent “un horrible soulagement”, car savoir que l’un des parents est responsable permet de réduire le caractère traumatique du drame. Si l’on n’y peut rien, on ne peut rien faire. Mais savoir qu’il “y est pour quelque chose” permet au parent de s’approprier ce qui arrive à son enfant. Devenu responsable, il entre dans le versant “constructif” de la culpabilité. »

1- Psychologue-conseil auprès de l’Association française contre les myopathies (AFM).
LIRE : • "Les mères qui travaillent sont-elles coupables ?” de Sylviane Giampino (Albin Michel, 2000).

• “Eloge des mauvaises mères” de Catherine Serrurier (Desclée de Brouwer, 1992).

•“Eloge des mères” d’Edwige Antier (Robert Laffont, 2000).
Peut-on éduquer nos enfants sans les culpabiliser ?
Nos enfants ont besoin de repères et de limites. Pour Claude Halmos, psychanalyste, le rêve illusoire d’une éducation sans règles peut faire des ravages.
 
Claude Halmos
Parmi les peurs dont les parents avouent qu’elles les paralysent dans l’éducation de leurs enfants, celle de les culpabiliser occupe une place de choix. Non sans raison, car ils ne savent – pour la plupart – que trop combien la culpabilité est un poison et combien, distillé par père et mère dès l’enfance, il peut ravager une vie. Et faire que l’on se sente intrinsèquement "pécheur" et "mauvais" pour l’éternité.

Devenus parents à leur tour, ces adultes n’ont qu’une crainte : faire à leurs enfants ce qu’on leur a fait. Et elle les conduit à rêver, plus ou moins consciemment, d’un idéal d’éducation qui permettrait à leur progéniture d’éviter totalement la culpabilité. Si ce rêve est compréhensible, un psychanalyste se doit néanmoins de dire qu’il est à la fois illusoire et dangereux.
 Un rêve illusoire Il est illusoire, car mettre un enfant à l’abri de toute culpabilité supposerait soit de le faire vivre dans un monde sans lois (sans règles, pas de transgression, donc pas de "faute" possible), soit que, les règles existant, il puisse les transgresser sans s’en sentir fautif.

Ces deux situations relèvent de l’impossible. Un enfant rencontre toujours la loi. Même élevé par des parents permissifs, il ne peut échapper totalement aux règles que toute société impose à ses membres. Pour appartenir au groupe, l’individu doit renoncer à la toute-puissance de ses pulsions. Aucune société ne permet que l’on tue, vole ou viole selon son bon plaisir. Par ailleurs, transgresser ne peut jamais être vécu par l’enfant de façon anodine, car il perçoit toujours – au moins inconsciemment – le mécontentement que son acte provoque chez les adultes auxquels il est attaché. Cette nécessité – universelle – de mettre des limites à "l’animal" en lui est d’ailleurs à l’origine de la constitution, dans le psychisme de l’homme, de ce que Freud a appelé le "surmoi".
Un rêve dangereux Illusoire, le rêve d’une éducation sans culpabilité est également dangereux, car il est généralement fondé sur une confusion.

Prisonniers de leurs blessures d’enfance, les parents confondent en effet souvent ce que l’on pourrait appeler la "culpabilité névrotique" – le fait de se sentir en permanence coupable sans savoir vraiment de quoi et pourquoi – avec la conscience de la faute et la culpabilité (normale) qui peut en découler. Or, les deux choses sont bien différentes. Se rendre compte que l’on a fait, même sans le vouloir, du mal à quelqu’un et s’en sentir coupable n’a rien de névrotique. Au contraire. L’expérience fait partie de celles qui permettent de prendre conscience de l’existence de l’autre et d’y être, par la suite, plus attentif.

Quant à la culpabilité qui peut suivre cette prise de conscience, elle est à ranger du côté du "prix à payer pour apprendre". Elle n’a rien du "sans limites" et du "sans fin" qui caractérisent la culpabilité névrotique. Elle porte sur un fait réel et précis. On peut donc y mettre un terme : « C’est vrai que j’ai mal agi, mais je ne savais pas. A l’avenir, je saurai. »
L’indispensable conscience de la faute Dans la construction psychologique d’un enfant, cette conscience de la faute est indispensable, car elle prouve qu’il est parvenu à comprendre et à accepter les limites et les lois. Mais il ne peut l’acquérir seul. Il lui faut l’aide d’adultes qui, en lui expliquant son manquement à la règle, lui apprennent – ou lui rappellent – du même coup l’existence et l’importance de celle-ci : « Tu as profité du fait que ce petit garçon était beaucoup plus petit que toi pour lui arracher son jouet. Ce n’est pas acceptable. »

Pour des raisons déjà évoquées, de nombreux parents, aujourd’hui, défaillent devant cette tâche. C’est particulièrement frappant – on s’en rend compte en consultation – dans deux domaines :

• celui de la sexualité où, par crainte de le "traumatiser", certains parents n’osent pas opposer à leur enfant les règles de la sexualité humaine. Par exemple son caractère "privé" : « u fais ce que tu veux avec ton corps, mais dans ta chambre, pas en public. » On en vient ainsi à des situations aberrantes et pervertissantes où l’enfant se masturbe pendant qu’il regarde la télévision avec sa famille, continue à l’école, etc.

• celui du respect des biens et des personnes où – toujours pour ne pas "culpabiliser" l’enfant – on minimise les conséquences de ses actes, voire on repousse les limites pour qu’il ne se sente jamais fautif. L’enfant se retrouve donc sans repères quant à ces limites et, surtout, sans possibilité de prendre conscience du danger que ses actes peuvent faire courir aux autres aussi bien qu’à lui-même.
  
Peut-on éduquer nos enfants sans les culpabiliser ?
Des règles clairement posées Comment permettre aux enfants d’acquérir une conscience de la faute (donc des limites) sans pour autant les culpabiliser ? C’est possible à condition de prendre
en compte quelques repères.

On peut être coupable de ses actes, jamais de ses désirs ou de ses pensées. Il est important que l’enfant comprenne qu’il a le droit d’avoir dans sa tête les pensées ou les envies les plus terribles. Ce n’est pas "mal", c’est normal et ça arrive à tout le monde. Mais… il ne peut pas pour autant passer aux actes car si, chez les humains, on peut tout penser et tout dire, on ne peut pas tout faire.

• On n’est jamais coupable si l’on a transgressé un interdit que l’on ne connaissait pas : les interdits, c’est comme tout, cela s’apprend. En revanche, on le serait si, ayant appris l’interdit, on continuait.

• Aucun être n’est assimilable à son acte. On peut (et l’on doit) expliquer à un enfant que l’on ne vole pas au supermarché, le gronder si, néanmoins, il le fait et le sanctionner s’il récidive, mais il n’y a pas pour autant à le traiter en voleur et à lui démontrer la noirceur de son âme. Il convient de réprouver l’acte et non la personne. De sanctionner la faute et non son auteur.

• Le recours à l’affectif est à bannir.Il n’y a pas à faire à l’enfant un chantage à l’amour ou à l’estime : « Tu me fais beaucoup de peine », « Tu me déçois », etc. C’est à la fois culpabilisant et stupide : la peur de faire pleurer le gendarme n’a jamais aidé personne à s’arrêter aux feux rouges.

• Enfin, on ne dira jamais assez la vertu des limites. En effet, contrairement à ce que croient les parents qui n’osent pas les mettre, c’est souvent de leur absence que naît la culpabilité névrotique.

Si les règles sont clairement posées, si l’enfant sait que ses parents sanctionnent de façon juste ses transgressions, il peut être en paix avec lui-même. Il sait quand il est en faute, quand il ne l’est pas, et pourquoi. Si, au contraire, les règles ne sont jamais clairement posées, tout peut être "mal". Dès lors, comment ne pas se sentir coupable de tout ? Et comment s’en sortir autrement qu’en s’empêchant de tout faire ?

L’éducation ne peut être réussie que si elle aide l’enfant à parvenir à la culpabilité "normale", celle qui découle de la conscience de ses actes. Celle que n’ont pu acquérir les hommes et les femmes qui hantent les quotidiens à la page des faits divers. Et que leurs agissements inhumains font apparaître, souvent, comme des monstres alors qu’ils ne sont que de malheureux vieux enfants, non "humanisés" parce que non "éduqués".
 
Claude Halmos
avril 2002
Cinq écrivains face à leurs remords
Les tourments de la culpabilité émaillent leur œuvre. Mais pour nous, c’est sur leur vécu le plus intime qu’ils ont accepté de lever le voile.
 
Valérie Colin-simard
La culpabilité ? Un sentiment que nous avons tous éprouvé, un sujet souvent tabou, emmuré dans le silence, et une mine d’or pour les explorateurs de l’âme humaine que sont les écrivains. Nous avons demandé à cinq romanciers – Anna Gavalda, Calixthe Beyala, Jerome Charyn, Catherine Siguret et Bernard Clavel – de lever le voile sur un coin de leur intimité, sur ces pensées noires et obsédantes que l’on retourne contre soi pour se punir de larcins ou de crimes souvent imaginaires. Tous ont évoqué les tourments de la culpabilité dans leurs écrits et, pour certains d’entre eux, elle a été le fil invisible de leur œuvre. Ils nous rappellent, chacun dans sa langue singulière, que la vie nous a tous mis, un jour ou l’autre, dans la peau du coupable, et que la plus douloureuse des culpabilités est celle qui reste tapie en nous, comme un passager clandestin.
Anna Gavalda
“Je traîne ma culpabilité commeune casserole”
« Mes parents se sont séparés quand j’avais 14 ans. Le sol se dérobait sous mes pieds. Je me souviens leur en avoir beaucoup voulu. Surtout à ma mère, puisque l’initiative venait d’elle. Je me souviens avoir été très dure avec elle, et Dieu sait comme les adolescents peuvent être durs… Je me souviens aussi m’être fait la promesse de ne jamais imposer ça à mes enfants. Oui, mais voilà, la vie est ainsi faite – facétieuse – qu’elle nous met toujours dos au mur et face à nos contradictions : j’ai manqué à ma parole. Mes enfants ont aujourd’hui deux maisons et deux coffres à jouets. Leurs parents ne vivent plus ensemble. Quand nous nous sommes séparés, j’ai su que j’allais vivre avec ma culpabilité dans les jambes. Comme un boulet. Enorme. Très lourd. Pendant des mois, j’ai pleuré quand mes enfants partaient chez leur papa. Pas parce que je me retrouvais seule, mais parce que je leur imposais ça. Cette chose détestable. Ces va-et-vient permanents, cette double vie, cette perte de l’insouciance et cette certitude que les contes de fées mentaient. Si tôt. Si jeunes… J’ai 31 ans et, quoi que je fasse désormais, où que j’aille et quelle que soit la couleur de ma vie, je traîne ce sentiment de culpabilité comme une casserole. Une casserole ! Que dis-je ? Une batterie de cuisine ! Et on m’enterrera avec. On entendra le bruit des casseroles qui s’entrechoquent quand on descendra mon cercueil en terre. Mais je me dis aussi que, peut-être, je sourirai dans ma tombe. Parce que j’aurais eu une belle vie. Non, pas “belle”, puisque rien n’est sûr, mais fidèle au moins. Fidèle à ce que j’en espérais. Fidèle à ce que j’étais. Une vie chaotique mais honnête. »
Dernier ouvrage paru : “Je l’aimais” (Le Dilettante, 2002).
Calixthe Beyala
“Une forme allongée hante les labyrinthes de mon âme”
« Une fin de matinée d’hiver, je rentrais chez moi. Arrivée sur le palier, je vis une forme et poussai un cri. La silhouette se déploya et hurla. C’était une femme d’une trentaine d’années, menue, aux cheveux blonds et aux yeux verts. Nous hurlions toutes deux. Moi, poussée par cette crainte que peut générer la surprise. Elle, pourquoi ? Je ne le saurai jamais.Je l’interrogeai d’un ton ferme : “Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ? Qu’est-ce que vous faites chez moi ?”Elle marcha à reculons, les bras tendus en avant, suppliant, s’excusant : “Je m’en vais, ne vous inquiétez pas…”Je compris qu’il s’agissait d’un être désemparé, en quête de secours.“Venez, n’ayez pas peur… Venez boire un thé avec moi.— Je m’en vais, ne vous inquiétez pas”, répéta-t-elle, sans doute parce que ma proposition arrivait tardivement.Dans la cuisine, je me fis un thé au goût amer. Il s’agissait d’une femme à la dérive : habitait-elle chez un ami qui l’aurait mise dehors ? Avait-elle mangé ? Allait-elle traîner dans le métro ? Reviendrait-elle dormir sur mon palier ? Je le souhaitais, pour colmater la brèche d’incompréhension qui s’était installée entre nous. Je pensais à elle, malheureuse de mon confort, de cette couardise qui m’avait habitée, de cette peur qui avait tué mon sens de l’hospitalité. Au fil des heures, je me proposais de lui offrir la chambre d’ami afin qu’elle puisse y passer l’hiver. Je l’attendis deux ans durant. Elle ne revint pas. Depuis, une forme allongée sur le palier hante les labyrinthes de mon âme. Je n’en ai jamais parlé à personne. Parce qu’il existe des histoires dont on ne désire pas évoquer l’ombre et la sensation. »
Dernier ouvrage paru : “Les arbres en parlent encore” (Albin Michel, 2002).
Jerome Charyn
“Fils monstrueux, sans chagrin, j’ai bien dû souffrir un peu”
« Mon père est mort seul, plus de crainte que de maladie. Il allait avoir 85 ans. Ses cheveux étaient plus noirs que les miens. A cette époque, j’étais à Saint-Paul-de-Vence, en train de visiter la fondation Maeght, et mes frères ne savaient pas comment me joindre. C’était comme si j’avais fui au bout du monde mon histoire personnelle. Mon père fut enterré sans les pleurs de son fils cadet. Est-ce que je me suis senti coupable ? Malheureux ? Je ne ressentais rien du tout. Je l’avais sorti de ma vie bien avant qu’il ne meure. Fils monstrueux, sans chagrin. J’ai bien dû souffrir un peu. Mon père n’avait aucune instruction, mais il était un travailleur manuel adroit, il taillait et façonnait des manteaux de fourrure. Son entreprise avait échoué, car il n’avait pas le don des mots. Il ne savait pas charmer les clients. Il ne savait que tailler et coudre. Quand j’ai écrit “Frog”, un roman sur nos relations inexistantes empoisonnées, je l’ai presque entièrement situé dans un magasin de fourrures. Les fourrures Aladdin. Son travail a toujours été magique à mes yeux, l’homme qui chantait avec ses mains. Le héros du livre est un flingueur comme moi, un garçon avec un pistolet dans la tête, qui démolit les gens avec une salve de mots, mais ne sait même pas lacer ses chaussures. Impuissant et désespéré. Le seul moment de tendresse qui me reste de mon père date d’il y a cinquante ans. J’étais un délinquant à la coiffure “Pompadour” [coiffure typique des années 40, ndlr], membre d’un gang minable, un lâche probablement, car je me revois en train de fuir mes adversaires plutôt que de leur faire face. J’avais dû rentrer à la maison après l’une de ces batailles, et mon père était en train de ficeler une énorme boîte. Sans doute étions-nous sur le point de déménager ; nous bougions sans arrêt d’un quartier minable à un autre. Cette boîte devait contenir notre vaisselle, notre linge ou autre chose. Mais mon père tenait délicatement la boîte contre ses genoux, l’enroulant d’une grosse ficelle et faisant une série de nœuds magnifiques. Ses doigts voletaient comme si toute l’intelligence reposait là, au creux de ses mains, et moi, j’étais l’illettré, le petit lecteur de bouquins. J’ai à peine échangé plus de dix phrases avec lui de toute ma vie mais, à ce moment-là, cela ne semblait plus compter : je peux au moins pleurer la mémoire d’une boîte. »
Traduit de l’américain par Anne Collet
Dernier ouvrage paru : “Rue du Petit-Ange” (Mercure de France, 2002).
 
 
Catherine Siguret
“Souffrir à la place de l’autre est une façon de dire je t’aime”
« Je plaide coupable. D’un meurtre littéraire. Le héros qui habite mon dernier roman a d’abord hanté ma vie. La dissection de ses entrailles et des arcanes de son cerveau m’a laissé un cadavre exsangue à serrer dans les bras. Mettre en mots, c’est mettre en pièces. Inévitablement, écrivant, on transforme, on rabaisse ou on grandit, à tort ou à raison ; inévitablement, on ment. Et c’est ainsi que l’on tue. J’ai sacrifié nos vies sur l’autel de la littérature ; la mienne s’en accommode. La littérature est mon choix, peu m’importent les douleurs qui parfois l’accompagnent. Souffrant jusqu’à l’incandescence, je renais de mes cendres en mots porteurs d’amour pour une multitude : les lecteurs. En écrivant, moi, j’aime encore, je jouis encore, je donne encore. Mais lui ? Je suis un monstre. Assaillie par la culpabilité du vampire à la pensée de sa proie dépecée, de ces angoisses qui ne font pleurer personne, je suis partie en quête d’une absolution, seule, comme on est toujours face à sa conscience. Je l’ai trouvée, bien cachée dans ma chair, et partageable par tous les vivants : ce livre est notre enfant, celui que nous n’avons pas eu. Ce choix-là, le héros seul en fut
le criminel auteur. Sans culpabilité. Le roman substitutif naquit, fruit qui se voudrait réussi d’un amour manqué. Cette gestation du livre, j’ai tendance à l’oublier. Tout simplement parce que croire l’autre infiniment meilleur que soi, lui blessé par nous, affreux bourreau, c’est cela, aimer. Alors culpabilisons de fautes imaginaires. Souffrir à la place de l’autre est une façon de dire “je t’aime”. »
Dernier ouvrage paru : “Pas du tout je t’aime” (Editions n° 1, 2002).
Bernard Clavel
“Après tout, ce n’était qu’un chat”
« Un jour d’été, je suis à me vautrer dans l’herbe avec des copains au lieu d’aller aider mes parents qui peinent sous le soleil pour me nourrir. Le chat de la mère Daumergue me rejoint. Il s’allonge, pas loin, au soleil lui aussi. Le grand Robert, qui doit avoir trois ou quatre ans de plus que moi et qui terrorise ma pauvre mère par “ses mauvaises manières”, lance de sa voix de gouape :“Sacrée bestiole, ce greffier… Y doit faire son poids ! C’est à toi ?— Grisou ? C’est le chat de la voisine.— Ça ferait un sacré civet.”
Gilbert, un autre grand, intervient : “Un civet ? Quel gâchis ! La viande de chat, c’est terrible pour pêcher les écrevisses.”Moi, bêtement : “Vous risquez pas de l’attraper. A part ses maîtres, y a que moi pour l’approcher.— Justement ! Qu’est-ce que t’attends ? Attrape-le.”Je ne sais plus quel âge j’avais. En tout cas, je pouvais refuser : “L’attraper ! Moi ? Mais qu’est-ce qui vous prend ? Il est gentil comme tout. Il me fait confiance.”
Et là, c’est le déluge. Tout y passe : je suis un petit dégonflé, rien qu’une mauviette : “Tu vas le chercher tout de suite. Sinon, tu nous revois pas de sitôt.” J’ai résisté un long moment. J’avais mal. Le cœur serré. La gorge nouée. Puis je suis allé le chercher. Il ronronnait sous mes caresses. Il se blottissait contre moi. Le hangar de mon père n’était pas loin. Là, il y avait des sacs à pommes de terre vides, de la ficelle. Des piquets de vigne pour cogner sur le sac où la pauvre bête se débattait en hurlant. C’est fou ce qu’il peut y avoir de sang dans un si petit corps. Après plus d’un demi-siècle, les larmes me viennent aux yeux dès que je revis cette scène. J’évite son souvenir tellement insupportable. J’ai honte. Même si une voix un peu lâche murmure : “Après tout, ça n’était qu’un chat.” Un chat, un innocent, qui m’avait fait confiance. »
Dernier ouvrage paru : “La Retraite aux flambeaux” (Albin Michel, 2002).
 
 
Valérie Colin-simard
avril 2002