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Article extrait du Fémina » supplément La provence du 30 juin sur la maigreur des mannequins
   

Article extrait du Fémina » supplément  La provence du 30 juin sur  la maigreur des mannequins

 

  

Des formes, dites-vous, il faut que les femmes aient des formes pour être belles!

 

Certaines d'entre vous vont même jusqu'à plaindre ces pauvres créatures décharnées qu'on voit sur les podiums et dans les pages glacées des magazines spécialisés.

 

Pourtant, quelle que soit leur corpulence, 66,2% des françaises de 18 à 65 ans souhaitent tout de même perdre du poids, selon une enquête de l'Ocha*.

 

Ce désir de maigrir n'est pas apparu dans notre courrier, au contraire, vous manifestez de vives inquiétudes pour vos filles et petites-filles. Vous redoutez qu'en cherchant à imiter les mannequins, elles ne sombrent dans l'anorexie qui peut conduire à la mort.

 

La question préoccupe les pouvoirs publics : le ministère de la santé et des solidarités a lancé une enquête pour tenter de savoir s'il existe un rapport de cause à effet entre ma minceur des mannequins et les privations drastiques que certaines adolescentes s'imposent. Les images de mode sont-elles susceptibles de provoquer l'anorexie mentale? Gérard Apfeldorfer répond sans hésitation par la négative.

 

Annie Hubert est moins catégorique. Tous deux admettent cependant l'existence d'un fléau de la minceur comme idéal de santé publique.

      

Dr Gérard Apfeldorfer  psychiatre, spécialiste des troubles alimentaires.

  

On ne devient pas anorexique pour avoir voulu ressembler aux mannequins, des dispositions psychologiques particulières sont nécessaires.

 

Il existe des états de petite anorexie chez des adolescentes qui poussent trop loin leur amaigrissement, mais le problème se résout en quelques semaines, il ne s’agit pas d’une pathologie.

 

Dans sa forme plus courante, la véritable anorexie traduit un trouble de l’image de soi, qui prend son origine dans l’incapacité de certaines jeunes filles à se construire suffisamment et à accepter d’avoir un corps de femme.

 

Cette fragilité vient de très loin, de la petite enfance. Il peut s’agir aussi d’une forme de sacrifice si la famille est en danger : tant que l’on se préoccupe de la malade, l’éclatement est différé.

 

Dans les faits les chiffres démentent l’idée répandue d’une épidémie anorexique. Cette maladie, stable depuis une trentaine d’années, ne concerne que de 1% à 2% des filles de 12 à 18 ans.

 

Quand on parle de 4% c’est qu’on inclut à tord, la petite anorexie mentale.

 

En revanche, dans le même temps, les autres troubles du comportement alimentaires ont progressé.

 

La boulimie(ingestion excessive d’aliments suivie de vomissements provoqués, d’exercices physiques excessifs ou de restrictions), les compulsions alimentaires (ingestion excessive d'aliments sans faim réelle, suivie de dégoût de soi ) et ce qu'on appelle la « restriction cognitive » ( la pratique des régimes répétés fondée sur la privation ) sont en augmentation constante.

 

Le corps médical, avec ses mises en garde répétitives contre la suralimentation, est responsable de ces dérives.

 

Aujourd'hui, le surpoids et l'obésité sont vus comme des déviances, alors que la restriction cognitive est prise pour une attitude raisonnée. Un comportement alimentaire normal consiste à respecter les sensations de faim, de soif et de satiété et n'est pas soumis à l'obsession du poids. Si les médias et la pub font la promotion de la minceur, ils ne sont que les miroirs de la société.

 

Et ce n'est pas en le cassant qu'on soignera cette maladie sociétale du comportement alimentaire.

 

(Maigrir, c'est dans la tête. Dr Apfeldorfer, éd. Odile Jacob)

 

 

 

Annie Hubert Directrice de recherche au CNRS, anthropologue

 

 

IL est extrêmement difficile de résister à ce qui est  vu beau par tous.

 

Pour preuve, seules 14% des femmes sont vraiment satisfaites de leur corps, qu'elle que soit leur corpulence*. L'anorexie mentale n'est pas seulement un problème psychologique, le désir de minceur est insufflé par les images de mannequins étiques.

 

C'est avec le développement du prêt-à-porter dans les années 60 que cet idéal s'est imposé. Pour bien vendre un vêtement, il faut le mettre en valeur, donc estomper le plus possible la silhouette.

 

Pour moi, restreindre la diffusion d'images de corps extra maigres serait salutaire, mais je ne pense pas qu'il faille légiférer là-dessus, il suffirait que les pouvoirs publics incitent les fabricants à créer des collections qui n'excluent pas de nombreuses femmes. En Espagne, les professionnels de la mode ont interdit à des mannequins trop maigres de défiler, ça semble une bonne chose, nous verrons ce que ça va donner.

 

Les pouvoirs publics et les professionnels ne devraient toutefois pas être les seuls à se mobiliser, le corps médical et les parents ont aussi un rôle déterminant à jouer.

 

Aujourd'hui, trop de médecins et de pédiatres réfèrent de façon rigide au dogme de l'indice de masse corporelle (IMC). Cet indice donne une évaluation de la corpulence. S'il ne se situe pas dans une fourchette moyenne, l'individu est jugé trop maigre ou trop gros. Biologiquement cette idée de norme corporelle n'a pas de sens, car les morphologies humaines sont très diverses.

 

Les peuls sont longilignes de naissance, les Polynésiens naturellement grands et lourds. Faut-il forcer les premiers à grossir et les seconds à grossir pour « normaliser »? La corpulence moyenne définit un Homo sapiens virtuel qui n'existe pas.

 

 

 

 Chacun de nous vient au monde avec un poids déterminer génétiquement et peu importe qu'on soit lourd ou léger par rapport à un moyenne de référence.

 

Si l'obésité est susceptible de provoquer des pathologies, on peut aussi être fort et en bonne santé. Il est important que les parents acceptent et valorisent leurs enfants tels qu'ils sont plutôt que de chercher à les faire entrer dans un moule.

 

 A eux de se convaincre que la minceur n'est pas un idéal de beauté et que la manie des régimes est dangereuse : non seulement elle ne garantit pas une bonne santé, mais l'effet yo-yo qu'elle déclenche aboutit fatalement à l'inverse du résultat cherché.

(Eloge de la maturité, Annie Hubert, éd.de la Martinière)

 

*observatoire Cidil des habitudes alimentaires, enquête sur Les femmes françaises et leur corps , réalisée par Estelle Masson, maître de conférence en psychologie