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Extrait de psychologie magazine

 

 
Vittoria, ex-anorexique : « La boulimie m’a sauvé la vie »
Treize ans à traquer les sucres et les graisses. En vain. Vittoria a beau maigrir, elle se voit toujours trop grosse. Soudain, une pulsion “sauvage” la prend : le besoin de manger. Elle récupère ses forces, mais sombre dans la honte et le dégoût de soi. C’est alors qu’elle demande l’aide d’un thérapeute…

 

Aujourd’hui, à 35 ans, Vittoria est une épouse et une mère comblée. Pourtant, c’est le récit d’une jeunesse gâchée qu’elle livrait l’été dernier sur notre site Internet, Psychologies.com. Un témoignage bouleversant qu’elle a accepté de publier dans nos pages. Pour révéler l’enfer que connaissent tant de jeunes filles. Mais aussi, sans doute, pour faire définitivement le deuil de ce passé.
« 
Ce matin, ma fille Giorgia, âgée de 3 ans, m’a demandé si elle aura comme moi des seins quand elle sera

 grande.

Je lui ai répondu : « Oui, bien sûr ! » Cette question, apparemment anodine, a trouvé une terrible résonance en moi qui ai passé les plus belles années de ma jeunesse martyre de mon corps.


A 12 ans, comme j’ai quelques rondeurs en trop, je décide de perdre un peu de poids. Mais, très vite, je suis hantée par de terribles obsessions : diminuer progressivement mes portions (à table, je cache des morceaux dans ma serviette et même dans mes poches). Puis peser tous les aliments, calculer les calories, rejeter tous les lipides et glucides, ne manger que des viandes et poissons maigres, des fruits et des légumes à moins de cinquante calories aux cent grammes, et des laitages allégés. Surtout, traquer les graisses et les sucres cachés, et les éliminer avec du papier absorbant. Et boire, boire beaucoup d’eau. Pour tromper la faim, mais aussi parce que l’eau est purificatrice. Je deviens terriblement maniaque et je finis même par avoir toujours sur moi mes propres couverts.



Les années passant, je ne mange plus qu’une fois par jour (fromage blanc 0 % et pommes, uniquement le soir) et seule (l’acte masticatoire me paraît indécent). Mon rêve : pouvoir me passer définitivement de ce besoin primaire. Heureusement, mes sacrifices sont récompensés : mon nouveau corps est "mon" chef-d’œuvre. Mes seins, mes cuisses, mes fesses ont disparu. Mes menstruations aussi. Je suis parvenue à un état intermédiaire : un être entre deux sexes. Mon entourage pense que je suis malade alors que je « plane » littéralement, prise d’un fabuleux sentiment de puissance. Chaque matin, je me pèse pour constater ma perte de poids. Cet instant me procure une telle jouissance que rien ne pourrait me détourner de ma quête. Mais cette fixation devient infernale. Mon corps est devenu un ennemi qu’il me faut impérativement dompter. Il est la souffrance avec la faim, les sacrifices, les privations et la trahison (je fais des heures de sport et pourtant je perds mes muscles). Il est également la torture psychique : j’ai beau maigrir, je me vois toujours trop grosse.


De nature très timide, je ne veux désormais plus voir personne. Surtout pas ma mère : autoritaire et froide. Jamais de caresses, pas même un effleurement. Jamais de compliments. Quand elle m’appelle, c’est pour me donner des ordres ou me faire des reproches. J’en suis venue à détester mon prénom. Très vite, j’ai appris à être sage pour ne pas avoir à subir ses remontrances. Mon père, lui, était fier de moi et il me le montrait, mais il est mort quand j’avais 13 ans. Depuis, ma mère et moi avons vécu ensemble comme deux étrangères. J’ai longtemps espéré un lien. En vain. Comprenant que je ne devais rien attendre d’elle, je me suis endurcie, au point d’être incapable de l’appeler « Maman ». Surtout, je suis complètement bloquée à l’idée de devenir mère un jour. Tous ces combats que je mène m’exténuent. Trente-quatre kilos pour un mètre soixante-quatre : je suis à bout de force. Ma bataille contre la graisse et mon désir de n’être plus que « pur esprit » m’entraînent vers la dépression. Je veux mourir.


Puis, vers 25 ans, je suis prise d’une pulsion « sauvage » : le besoin de manger.


Chaque soir, après le travail, je fonce dans les supermarchés et remplis des sachets. A la maison, j’étale tout par terre. Aucun emballage ne me résiste. Salé, sucré, peu importe : je mange tout ce qui me passe sous la main, sans même distinguer les goûts. Tout ce qui m’importe, c’est de me remplir. Et même si j’éprouve une immense culpabilité à « m’abandonner » ainsi, cette sensation de vide en moi est tellement aliénante que je continue à me gaver, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien ou que mon estomac me fasse trop mal. Après une crise, je rassemble tous les emballages et les cache. Personne ne doit savoir. Puis, pour oublier, je prends des somnifères.


Je grossis vite. Je me sens sale, grasse et immonde. Je me dégoûte tant que je finis par me faire vomir. Ainsi pendant trois ans, je suis prisonnière d’un terrible cercle vicieux : travail, dépenses alimentaires, gavages et éliminations. Aux yeux des autres, je suis toujours la gentille et compétente Vittoria, alors qu’au fond de moi je me sens perdue. Angoissée et hypersensible : tout m’écorche ! J’interprète la moindre remarque comme un rejet ou une critique. Toujours stressée dans la journée, je ne peux me "calmer" qu’avec la nourriture le soir. Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est la boulimie qui va me sauver la vie ; anorexique, je niais ma maladie, je me sentais forte et puissante. La boulimie me ramène sur terre : je me sens sale, vulnérable et terriblement seule. A 28 ans, je décide donc de demander de l’aide à un thérapeute spécialisé dans les TCA (Troubles du Comportement Alimentaire).


Grâce à une thérapie, j’ai découvert que sous mes troubles de l’alimentation se cachaient bien des problèmes : je ne voulais pas entrer dans la vie adulte, ce monde dans lequel j’avais basculé trop tôt, à 13 ans, avec la mort de mon père. J’avais peur de la féminité, parce que je ne voulais pas ressembler à ma mère et parce que je refusais de me prêter au jeu de la séduction ; ma mère m’ayant si souvent dit que j’étais un accident et que les premiers rapports étaient si douloureux que j’étais écœurée par le sexe. Pendant des années, ma maigreur m’a donc permis de ne pas susciter le désir des hommes. J’ai également beaucoup travaillé sur le corps. J’ai appris à ne plus considérer les courbes féminines comme un excès, mais comme une spécificité. Puis j’ai révisé ma conception de la sexualité, dépassé les notions de tabou, de péché…


Il m’a aussi fallu travailler sur les émotions : anorexique, seul le mental comptait, et les uniques émotions que je vivais, sous l’effet du stress et de la fatigue, étaient beaucoup trop douloureuses. Mais à force de me « blinder » le cœur, j’étais devenue une fille amère, maniaque, très seule et surtout très soumise. Refusant de laisser mes émotions s’exprimer, je disais toujours « oui » alors que je pensais « non », souriais même quand j’étais furieuse et ne protestais jamais… Je me dégoûtais moi-même de cette lâcheté, mais j’avais tant de peurs en moi : l’échec, le rejet, l’abandon, ne pas être à la hauteur et ne pas savoir gérer les conflits… Je voulais tellement être parfaite.


Ce sont autant de choses découvertes sur moi, qui m’ont permis de mieux me connaître, et donc de m’accepter. Mon corps est devenu mon partenaire parce que j’ai pu me construire une intériorité.


Aujourd’hui, je suis non seulement moins inquiète quant à mon apparence, mais je suis devenue une nouvelle personne : une personne qui, je l’espère de tout mon cœur ma petite Giorgia, saura te donner un beau modèle d’adulte, de femme et de maman.

 

 

 

source : http://www.psychologies.com/