| Epilogue "Disparaitre pour exister" |
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Epilogue
Trois années sont passées depuis la fin de ma première et plus longue hospitalisation en 2003 ; une hospitalisation qui a permis de révéler ma maladie. Car ma souffrance, même si elle n'est pas physique, reste bien une vraie maladie ; peut-être plus difficile à vivre encore et à soigner. Je pense que les maladies psychiques sont malheureusement encore trop peu considérées. Mais il y a tout de même des avancées. Et moi, des avancées, j'en ai connu ; tellement. Souvent infimes, elles sont aujourd'hui bien réelles. L'anorexie devient peu à peu un souvenir ; mauvais, bon, je ne sais pas. Mais un souvenir ; elle semble belle et bien s'être effacée. Son départ ne signifie pour autant pas la fin des problèmes alimentaires. En effet, après l'anorexie, j'ai connu des phases d'alternance, comme je l'ai expliqué, entre boulimie et anorexie. A présent, ce grand huit permanent a lui aussi pris ses distances. Mais je reste toujours soucieuse de mon alimentation et de mon poids ; mon poids, c'est un peu le baromètre de mon moral. Et même à ce niveau, les progrès sont visibles. Mon apparence est toujours source d'obsessions il est vrai ; mais les obsessions sont devenues plus faciles à gérer ; de plus elles semblent s'estomper peu à peu. Mais je ne suis pas encore sortie d'affaire ; de l'enfer aussi. Je demeure persuadée que l'anorexie et plus généralement mon comportement alimentaire problématique, comme ma pédopsychiatre me l'a bien expliquée, sont les symptômes d'une dépression plus profonde et plus complexe. Tout n'est pas question de poids et de maigreur. C'est un mensonge dans mon cas. Une illusion de plus. Mais cette illusion continue à me prendre la tête de temps à autre. C'est exactement l'expression : je me prends la tête avec mon poids et mon apparence. Mais ce n'est plus maladif ; ou beaucoup moins. La force des mots diminue. Prises de tête remplace obsessions maladives. Et puis, je crois bien que pour les autres, l'essentiel est que je ne sois plus en danger vital. J'ai accepté pour cette raison le compromis. Faire un poids, parfois difficile à supporter pour moi. Mais j'essaie à présent de faire confiance à l'entourage, même si c'est un effort permanent. Je tente de croire leurs dires et leurs jugements concernant mon apparence. Peut-être ne suis-je pas assez objective ? Je peux maintenant le concevoir. Mais parfois je me dis que les autres ne sont pas objectifs non plus. Ils me jugent avec des regards de parents, d'amis, familiaux. Des regards forcément détournés. C'est décidément difficile pour moi de faire confiance à autrui ; même à un autrui connu intimement. Peut-être faudrait-il que je commence par me faire confiance ? Ce serait une logique pour une fois rationnelle.
L'alimentation, même si elle demeure le baromètre de mon état comme je l'ai dit, est surtout un symptôme, un outil de punition et de torture ; un outil aussi de détournement de l'attention et de mon attention. Car je suis d'abord une malade de la vie. Une fanatique de la vie. Ca peut paraître étrange de dire ça quand on sait que j'ai plusieurs fois attenté à mes jours. Mais ça peut de la même manière sembler logique lorsque l'on sait aussi que j'ai une aversion totale pour la mort. Je veux vivre ; plus que personne je pense. Mais justement peut-être que je veux vivre au-dessus de mes moyens ; dans une utopie qui ne peut que me rendre malheureuse car impossible. Il est vrai que je vis beaucoup par procuration. J'aspire à des perfections sans cesse déçues, car la perfection est elle aussi une utopie, une utopie probablement dangereuse. C'est très difficile d'être dans une déception permanente, et de voir plus que quiconque le temps défilé, et le malheur persister. La vie est belle finalement lorsque l'on n'attend plus rien d'elle. Comme le disent si bien les philosophes, tout le monde recherche le bonheur. Mais beaucoup ne savent pas comment l'atteindre et se trompent sur les moyens et les buts. Mon bonheur à moi semble être complexe, trop complexe. Il est une marche transparente, sur laquelle mes pieds ne peuvent donc jamais se poser. Et puis le bonheur est peut-être un travail de toute une vie ; il me faudrait alors monter des petites marches une à une, sans sauter les étapes. Dès lors chaque marche mènerait à des plaisirs certains, plus ou moins grands. Et surtout je ne dois plus quêter l'euphorie. Elle est forcément agréable, pendant quelques secondes, quelques minutes, parfois quelques heures. Mais son revers est d'autant plus insupportable et invivable. Je pense que je dois désormais trouver un juste milieu. Le problème qui se pose est alors insurmontable. Je déteste le tiède. Je ne supporte pas d'être dans le compromis permanent. J'ai besoin de me sentir vivante, vraiment vivante. Je me situe plus dans le paradoxe. Entre sensibilité et rudesse ; entre pudeur et extraversion ; entre joie et peine ; entre envie et ennui ; entre vie et mort. Je ne demande qu'à vivre, mais j'ai peur de vivre ; pourquoi vivre lorsque je suis condamnée à mourir ; ça me terrorise d'être ainsi soumise à la volonté d'un destin inévitable. Ces paradoxes qui me constituent et avec lesquels je vis finalement depuis toujours sont pour les autres parfois fatiguants à supporter. Ils ne savent plus par quel bord me prendre ; comment me tutoyer sans me faire du mal. Mais ces paradoxes sont aussi un combat pour moi ; un combat de tous les jours qui m'épuise, mais en même temps que je ne veux pas renier. Je suis faite ainsi ; avec ma complexité spirituelle et ma sensibilité exacerbée. Cet aspect aussi est particulièrement harde à assumer. En effet, depuis très jeune, je vis dans l'introspection permanente ; je suis une penseuse ambulante ; un esprit sur jambe plus qu'un corps raisonnable. Et c'est pour moi très différent. Ma maladie a fait s'amplifier tous ces traits de personnalités et de caractère ; et alors ils sont devenus source de douleur et de terreur parfois. Ces années d'hospitalisation (je rappelle que j'ai quand même du passer plus d'un an à l'hôpital en ajoutant toutes mes diverses hospitalisations) ont définitivement remplacé mon adolescence ; elles s'y sont substituée. J'ai souvent la sensation d'être passer de l'enfant à l'adulte sans intermédiaire. Pas d'adolescence. Et c'est vrai que l'enfance, par certains côtés, est un moyen efficace pour repousser les problèmes. Aujourd'hui, j'ai perdu mon innocence et ma naïveté ; c'est pourquoi j'ai du mal à faire face aux difficultés qui me touchent. Mais je parviens davantage à les gérer qu'auparavant ces quatre dernières années. En effet, depuis quelques mois, j'avance seule, avec une aide thérapeutique fortement diminuée, un suivi médical régulier mais pas excessif, aucune hospitalisation, et surtout un moral nettement plus ensoleillé. Ces progrès sont certainement dus aux projets qui flottent dans mon point de mire, et qui me donne une motivation supplémentaire pour avancer, et surtout un sens au présent. C'est ça l'important pour moi. Je ne veux pas donner un sens à ma vie ; mais bien un sens au présent. Et pour que le présent ait une signification et un intérêt, il faut que le futur soit dégagé de tout flou et flottement indécis. Ainsi j'avance vers un objectif, sans tituber dans le vide, le rien du tout. Mes projets sont pour la première fois depuis bien longtemps précis et motivants. Au moment où j'écris, j'attends les résultats de mon bac. Je me destine en cas de réussite à faire une licence d'art du spectacle et en parallèle tenter l'entrée au conservatoire d'art dramatique. Je souhaite suivre ces études durant deux à trois ans ; après cela je tenterai l'entrée dans une école d'art dramatique supérieur à Lyon. Le milieu artistique m'a toujours intéressée. En fait j'ai toujours été une créatrice et une utopiste. J'aimerai travailler dans le cinéma et l'écriture. D'ailleurs, ce livre, est l'un de mes projets les plus importants. C'est un travaille que je construis petit à petit depuis deux ans environ, en simultané avec ma reconstruction identitaire et de vie. J'ai besoin de terminer ce projet d'écriture et qu'il aboutisse. Quant au cinéma, tout comme l'écriture, c'est pour moi un objectif presque vital. Ce sont deux moyens d'inventer en permanence de nouvelles vies, de nouveaux mondes parfois ; en écrivant des histoires et en faisant sortir des personnages de ma tête ; en jouant ces personnages. J'aimerai en fait sublimer ma négativité et profiter de mon hyper sensibilité et de ma vision exacerbée des choses et du monde. Je sais que ce milieu-là, le milieu artistique, est impitoyable et excessivement difficile. Mais je sais aussi que si je ne tente pas ma chance, j'aurais des regrets à jamais. Et je ne vois pas comment je pourrais vivre autrement qu'en exerçant cette passion ; en vivant le cinéma et l'écriture. C'est aussi pour moi un moyen extraordinaire de partage avec le monde. J'ai besoin de communiquer avec mes semblables, mais aussi de recevoir beaucoup. C'est tout simplement vital. Ma vie.
En parlant de partage et de communication, je ne peux omettre de dire que depuis quelques temps, mes relations avec les autres se sont nettement améliorer. Je me sens plus en confiance ; moins intruse. J'ai plus de facilité à aller vers autrui ; et à créer des liens. Je crois au final qu'il est important de se sentir en accord avec soi-même, de se sentir un minimum bien dans sa tête, pour pouvoir fonder des relations. Il est évident que les gens, et notamment les jeunes, sont plus sensibles à une personne qui leur sourit, qui est joyeuse et avenante. J'ai mis du temps à le comprendre. Maintenant c'est chose faite ; et je le ressens fortement. Je crois qu'il me manque simplement une minime confiance en moi. Je ne sais pas si je pourrai un jour l'avoir. Ca me semble encore difficile. Je ne m'aime pas vraiment ; mais en même temps je ne voudrais être personne d'autres ; hormis quelques secondes pouvoir entrer dans la tête d'un vis à vis afin de poser sur moi un regard plus objectif. Ca serait finalement dans un élan de progrès cette envie. Les envies, petit à petit, elles refont surface. L'ennui est moins présent, ou plus supportable. Je parviens davantage à gérer ces instants où le temps défile comme au ralenti. Je ne dis pas que c'est chose aisée ; mais il y a des améliorations. Je parviens à occuper mes journées pas uniquement dans un objectif de combler le vide ; et c'est déjà pas mal. C'est peut-être l'élément de ma maladie qui persiste encore le plus. La difficulté à gérer le temps qui passe ; mais aussi la difficulté à garder le contact avec la réalité, sans partir dans des réflexions trop complexes et terrifiantes. Mais je pense que de toutes façons ces introspections me suivront tout au long de ma vie ; elles font parties de moi depuis toujours ; je suis née pour vivre avec. Tout comme je suis née compliquée, sensible, spirituelle. Puis-je trouver en cela des raisons potentielles à ma maladie ? Je ne sais pas. Ce dont je suis certaine, c'est que ma maladie n'est pas du à une raison unique et précise. Je pense qu'elle découle plus d'une pyramide de causes à effets. Elle est à mon avis du à un ensemble de choses, toutes liées entre elles. Je ne connais pas bien la nature de mes failles et de mes faiblesses ; parfois je me demande même si mes forces ne sont pas devenues des faiblesses. Est-il nécessaire de comprendre ? Je l'ai longtemps pensé. C'est difficile de se dire que je suis en mal de vie par naissance. Comme si j'étais née prédisposée à être malade et à souffrir. Mais c'est peut-être la réalité. Et puis tant mieux que ce soit tombé sur moi. Pour une fois je préfère être égoïste. C'est assez difficile à vivre ; la survie n'est pas aisée ; et je ne souhaite à personne d'être touché par cette saloperie. Mais j'espère sortir de cette expérience grandie et mature, prête à affronter mes peurs, sans qu'elles ne me guident. Ce serait la pire des choses : me laisser abuser par mes propres peurs. J'en mourrais certainement ; ou du moins j'en deviendrais folle. A présent, je poursuis ma route, en avançant je crois. J'essaie de ne plus trop me retourner ; je dois regarder devant. Je suis toujours suivie régulièrement par ma pédopsychiatre ; c'est indispensable. Car je ne suis pas guérie. Mais je prends les choses en main pour justement trouver cet avenir sain que j'espère. J'ai par exemple pris la décision de quitter mes parents, en partant étudier à Poitiers. Je suis bien évidement un peu inquiète ; mais je pense que c'est nécessaire. Pour eux, pour moi. Je dois devancer les problèmes, au lieu de me laisser piétiner comme ça a souvent été le cas. Je veux tenter ma chance. Je n'ai de toute façon rien à perdre. J'ai simplement, et je finirais ainsi, à gagner la vie. Ma vie heureuse. |


