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Chapitre 23 "Disparaitre pour exister"

Chapitre 23

  

Un jour. Un après-midi. Une heure. Encore une. Une parmi les autres. Et pourtant tout autre. Pire. Insupportable ! Chaque minute sonnait comme un cri au désespoir dans ma tête. Et qu'importe le moment précis. La date ; et puis je ne m'en souviens plus. Je ressens simplement un événement d'un jour ; il se rappelle à ma mémoire ; ma mémoire veut balancer cette souffrance à la figure de chaque lecteur. Et c'est ce que je vais faire ; l'exécuter ! Si elle immisce ce souvenir dans ma tête, ce n'est en effet pas par pur amusement. Allons, allons, le gong a retenti ! Il est temps.

 

Il était l'heure. L'heure que je ne pouvais plus accepter ; l'instant où la réalité m'avait claquée dans la figure. Et je ne saignais toujours pas. Je n'ai jamais saigné. Et pourtant : l'encre qui coule est moins douloureuse que les larmes qui restent. Mais mon encre ne voulait pas couler ; à se demander si j'avais encore de l'encre dans le cœur et dans les veines. Dans le corps.

 J'étais donc à saturation des secondes ; de moi-même aussi. Je saturais de toute cette souffrance qui noyait mon cœur, mais aussi, et je ne pouvais l'avouer à l'époque, de ces contraintes que je m'imposais. Je n'en pouvais définitivement plus. C'était probablement un instant de conscience qui me permettait de percevoir ainsi les ressentiments véritables qui gisaient en moi. J'étais en cours d'implosion, comme si une grenade à retardement me faisait entendre un décompte malsain.  Dix, neuf, huit, sept,... zéro ! Pétage de câble ! A bout ! J'étais littéralement asphyxiée par moi-même. L'énergie commençait à s'échapper par delà ma peau, comme si celle-ci suait. Je devais réagir ; réagir où ce serait l'explosion cette fois-ci. J'éclaterai en lambeaux de douleur. Mais j'avais trop peur pour défier petite voix. Je n'étais pas assez forte. Elle me dominait ; j'en étais convaincue. Je ne pouvais accepter de lâcher prise ; d'entendre autre chose que ces ordres malsains qu'elle me susurrait. Pourtant, il fallait bien que je fasse cesser ce trop plein de tout qui allait me mener vers le point de non-retour.

J'ai donc pris mes jambes à mon cou, au ralenti car je n'avais comme plus de jambe ; trop fatiguée. Plus explicitement, j'ai tout simplement fui ; lâche que j'étais. J'ai fui devant elle ; pour ne pas avoir à l'affronter. Je me suis barrée ; j'ai couru, attirée par l'air libre, la sortie, sans rien en voir ; j'avançais les yeux comme clos ; clos pour ne pas regarder en face cette absurdité que j'étais devenue. Je semblais véritablement m'enfuir, poussée par un fantôme détestable. Il me terrifiait littéralement. Il, c'était elle. Encore et toujours cette autre qui tentait de se substituer au moi véritable. Je ne pensais plus ; l'allure vive semblait distancer les réflexions inutiles et tortueuses. Je courais juste droit devant moi, me dirigeant vers la sortie de l'hôpital. J'étais déjà hors de la pédiatrie ; assez vite. Et je n'avais pas mal ! Je n'étais pas fatiguée ! Mes jambes me portaient lâchement. Elles me supportaient vainement.

 

Vainement. A peine avais-je franchi la passerelle qui séparait la pédiatrie du bâtiment principal de l'hôpital, qu'un bras puissant a arrêté ma route. Ainsi ma fuite a fini son exhibition là. Pas plus loin ! C'était le bras d'une soignante qui retenait mon corps si solidement. Mais elle n'était pas violente, la soignante. Au contraire. Elle essayait de me parler ; mais je ne l'entendais pas. Je n'y arrivais plus. Du tout. J'étais devenue comme sourde ; trop envahie de cette souffrance malsaine ; et de l'envie d'y mettre fin. Mais une nouvelle fois j'avais échoué. Elle m'avait rattrapée avant que je ne me sauve. Elle ne comprenait donc rien ! Si je devais fuir, si j'avais tenté de fuir, c'était pour me sauver. C'était la bonne solution ; j'en étais convaincue. Pas elle apparemment.

 

Durant quelques minutes elle a ainsi tenu mon bras afin que je ne puisse pas m'échapper davantage ; et puis elle m'a ensuite tirée lamentablement vers ma chambre ; il est vrai que je ne faisais rien pour lui faciliter la tâche. Mais je n'en avais plus ni la force, ni l'envie. D'autres soignantes sont arrivées pour l'aider à me tirer de cet état de non-retour. Mais c'était bien trop tard. Elles ont réussi assez facilement à me déposer sur le lit, lit sur lequel je me suis écroulée comme une masse rigide ; j'étais plus tendue que jamais. Alors, comme j'étais encore bien encrée dans mon envie de fuir, de ne plus souffrir surtout, je me suis rapidement, immédiatement même, mise à frapper de mes bras, de mes mains, de ma tête, de mes jambes, les rebords de mon lit, ou tout ce que je pouvais trouver de dur et donc qui aurait pu me faire oublier la souffrance intérieure au profit d'une vraie douleur physique. Je voulais souffrir réellement, sentir une douleur autre que ces tortures dans ma tête. Je voulais avoir si mal ! Si mal pour oublier la souffrance. Atteindre le mal que l'on ne sent plus. Je souhaitais en quelque sorte m'anesthésier. Mais bizarrement, malgré les coups que je donnais sans relâche et avec force sur tout ce que je pouvais atteindre, je ne sentais rien. Strictement rien. Comme si j'étais immunisée contre la douleur physique. J'avais la sensation d'être comme morte. Je n'avais pas mal. Je ne parvenais pas à avoir mal ! Autour de moi les soignants se faisaient de plus en plus nombreux. Ils tentaient de maintenir mes bras, mes jambes, ma tête, hors de tout danger. Ils tentaient d'empêcher ma fuite finalement. J'étais ainsi écartelée de toute part, et je continuais pourtant à me tortiller, à lutter avec le peu d'énergie que je possédais encore, pour arriver à une fin que je ne percevrais finalement jamais. J'étais un peu comme ces malades qui ne peuvent sentir le contact, le froid ou le chaud, les brûlures, et j'en passe. Les soignants tentaient de me raisonner ; mais ils ne comprenaient donc pas que c'est moi qui avais raison. Je devais me faire mal pour dégager cette douleur de ma tête ! Ils ont aussi essayer de me faire prendre un médicament, pour me faire du bien. Mais je ne voulais plus me faire du bien. Je voulais avoir mal. Enfin ! De toutes façons, je ne les écoutais plus. Je ne pouvais plus les entendre. J'étais en transe, véritablement, sous l'emprise d'une énergie inconnue, peut-être l'énergie de vivre. Je vomissais ainsi tout mon désespoir, agitée que j'étais sur mon lit. Refusant tout.

 Puis, plus rien. Une seconde seulement lors de laquelle j'ai senti un léger picotement d'abord, et ensuite une torture mortelle. Une douleur intense et indescriptible s'est mise à irriguer mes hanches et l'une de mes jambes. J'avais mal, si mal. J'étais paralysée. Je ne pouvais plus effectuer le moindre mouvement, si minime soit-il. Je ne sentais plus que cette douleur envahir mon corps, déchirer presque mon cœur. Déchiré de mal physique ! Et j'ai tout de suite compris ce qu'il venait de se passer ; je ne sais d'ailleurs comment j'ai réussi à avoir la force de comprendre ce qui venait de se jouer. Où plutôt ce qu'ils venaient de me faire ; tous ces soignants autour de moi. Ils venaient simplement et tragiquement de me piquer, comme une bête que l'on mène à l'abattoir. Pour m'endormir. Pour me stopper dans cet élan d'énergie qu'ils jugeaient probablement inutile. Ils ne comprenaient donc pas que c'était nécessaire ? Je devais réagir. Je ne pouvais plus accepter mon état ! Mais eux, ils avaient préféré mettre fin à mon combat ; finalement choisir la solution de facilité. Pour résumer, ils m'avaient introduit un produit, un calmant, dans le muscle ; d'où la douleur paralysante. C'était lâche. Ils avaient fait cela dans mon dos, sans me consulter. Comme si finalement je n'avais plus le choix ; que j'étais devenue trop inconsciente, trop malade pour prendre les bonnes décisions, ou même du moins pour réfléchir et comprendre. J'étais en colère contre ce manque de sincérité ; mais la colère n'a pas duré longtemps. Effectivement, l'effet du médicament ne s'est pas fait attendre. Immédiatement après, la mer déchaînée que j'étais, avait trouvé une plénitude presque comateuse. J'étais sans réaction ; endormie les yeux ouverts. Je n'avais plus ni la force, ni l'envie de fuir. Je n'avais plus rien. Tout mon corps semblait s'être éteint, tombé dans un profond sommeil ; un coma presque. J'avais la bouche endolorie ; et je ne pouvais donc plus vraiment parler. De toutes façons, je n'avais rien à leur dire. Je n'étais plus ni en colère, ni en désespoir. Je ne ressentais plus que le rien de tout. Je gisais comme une masse amaigrie, trop lourde de ce liquide médicamenteux qu'on m'avait  injecté. Je n'étais finalement plus personne. J'avais voulu me relever, me redresser, lutter, peut-être en fuyant, mais lutter ; et ils avaient décidé de m'endormir, me laissant ainsi gir dans cette incompréhensible maladie.