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Chapitre 19 "Disparaitre pour exister"
Chapitre 19

  

Un nouvel après-midi. Des heures à digérer lentement le temps pour que celui-ci ne s'éternise pas. Encore une fois, j'avais des astuces pour combler l'ennui. Comme toute ma vie depuis des semaines, j'avais aussi pensé à organiser ces petits instants, grands par leur longitude.

 

Assise sur un fauteuil médicalisé (j'entends par-là un fauteuil moderne avec un dossier réglable et adapté) à côté de mon lit, je m'étais mise à faire du point de croix. Une activité, ma foi, pas plus absurde qu'une autre. Je filais ainsi ma toile blanche par petit point ; un peu comme je filais ma vie par touches maîtrisées. L'aiguille sur la toile, c'était le couteau dans mon ventre. Puis, concentrer mon esprit sur le décompte d'un dessin enfantin à reproduire, me permettait de délaisser la surabondance intellectuelle. C'était si agréable de ne plus penser ; mais c'était aussi tellement épuisant. Je devais en effet lutter pour assourdir les cris de petite voix ; et combattre toutes ces visions qu'elle immisçait dans mon esprit ; et donc à même mes yeux. Ainsi, l'énergie qui déjà se faisait rare dans mon corps, s'égrainait peu à peu ; avalée par les duels qui me tiraillaient. Et cet après-midi, elle allait carrément sombrer, n'être plus ni poussière, ni vestige, mais juste rien, plus rien du tout. Elle allait donc me quitter, à son tour.

 Silencieuse et accrochée à mon activité point de croix, j'ai à peine entendu une infirmière pénétrer dans la chambre. Mais déjà, avant qu'elle n'exécute un pas vers moi, je crois que ma vivacité s'était éteinte. Disparue ! L'ange blanc était là pour réaliser, comme chaque jour, ses tâches habituelles : prise de température et de tension. Mais là, elle a aussi parlé. Elle m'a parlée, encouragée certainement par un étonnement et une curiosité à me voir ainsi coudre la toile. La conversation a ensuite dérivé ; comme moi finalement. Voilà des jours que j'étais carrément à la dérive, ayant perdu la force de ramer. Mais au sens figuré, je ramais aussi. J'étais à la ramasse ! Quand je dis "je", je parle de moi sans petite voix. Je nous désunis ; ce qu'à l'époque, cette petite voix s'acharnait à empêcher. Elle désirait tellement fort que nous ne soyons qu'une ; et même qu'elle devienne moi, à m'en faire oublier qui j'étais avant. Et je l'ai écouté ; et j'ai exécuté son désir. Et c'était trop tard. C'est pourquoi, alors que la conversation avec l'infirmière dérivait, j'ai littéralement craqué, pour la première fois. J'ai laissé la douleur m'envahir et sortir de mon cœur. J'ai permis aux larmes de s'extirper de mes yeux. Elles étaient si nombreuses que mon visage et mon vêtement en furent inondés. Elles m'aveuglaient aussi. J'avais la sensation que mon corps entier se liquéfiait pour suinter auprès de l'infirmière. Ainsi, j'ai pleuré pendant un temps que je ne saurais compter. Mais ce temps a été long ; j'en suis certaine. J'ai vomi toutes ces choses que petite voix retenait prisonnière dans les moindres combles de mon corps. Toutes ces choses qui ne demandaient qu'à sortir, prendre leur liberté. L'infirmière m'a accompagnée dans cet instant de conscience suprême ; car cet instant, pouvant paraître anodin, était au contraire primordial. C'est ce moment où la douleur à hurler hors de mon corps que j'ai enfin compris que j'étais malade. J'ai accepté de montrer la vérité ; c'est à dire que je souffrais terriblement depuis maintenant des semaines, voire des mois. Je me suis finalement éveillée cet après-midi là, à côté d'un ange. Réveillée d'un long coma ; une longue période d'inconscience durant laquelle j'étais persuadée que petite voix était dans le vrai. Et que je devais m'en remettre à sa seule parole. C'est très difficile de se rendre compte que toute les choses auxquelles on croyait depuis temps de temps n'étaient en fait qu'illusions morbides et négatives. Et surtout, c'est difficile de se découvrir enfin tel que l'on est, c'est à dire après s'être détruite pendant si longtemps. Brutalement, je me réveillais au fond du gouffre alors que je m'étais endormie au sommet de la vie. Quelle chute ! Une chute douloureuse ; presque mortelle. J'aurai même voulu en cet instant me rendormir ; pour ne plus souffrir. Retrouver finalement le cocon d'innocence dans lequel je gisais jusqu'alors. Mais c'était trop tard ! Le mal était fait. Je m'étais embarqué sur un navire qui se trouvait au milieu d'un océan sans terre à l'horizon pour débarquer ; j'avais donc deux choix qui s'offraient à moi : plonger et m'en aller définitivement ou poursuivre mon périple de destruction tel que je l'avais entamé depuis quelques semaines. Et j'ai d'abord opté pour le deuxième choix. J'allais devoir me détruire, consciemment, me voir agir, sans pouvoir réagir. Prise au piège ; un piège que j'avais finalement un peu posé moi-même.