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Chapitre 17 "Disparaitre pour exister"

Chapitre 17

  

Il est là, devant moi. Ce satané plateau repas. Fier ; aussi fier qu'il est possible de l'être lorsque l'on est un amas de nourriture. Il me guette de son regard malicieux. Parfois, je peux même imaginer ses petits clins d'œil cyniques qu'il m'envoie. Pour moi, il s'est habillé de son plus beau costume : un assortiment de couleurs douces et attirantes. Ni trop éblouissantes, ni trop ternes. Juste ce qu'il faut pour faire saliver le gosse le plus réprobateur à l'idée de se mettre à table. En bon dragueur, il s'est aspergé du parfum le plus en vogue du moment. Les odeurs semblent former un mélange enivrant. Pas de dominantes, pas de dominées. Simplement, les senteurs sont en parfait accord. Un gentleman qui sait tout de même garder une part de mystère. En effet, ces différents atouts gastronomiques sont dissimulés, pour certains  sous des couvercles plastifiés, et pour d'autres sous un lourd couvercle en métal ; Pour garder la chaleur. Il est vrai que je suis assez frileuse ces derniers temps. De plus, je raffole des surprises. Il semble décidément bien attentionné.

  

"Il semble" Ce n'est rien qu'un beau parleur ! Un frimeur de plus ! Je ne dois pas me laisser impressionner par ces apparences trompeuses. Ne jamais se fier aux apparences ! Elles peuvent être mortelles. Je crois qu'il sent ma réflexion et mes réticences. Alors, doucement, il me chantonne un petit air mélodieux, une mélodie hypnotisante. Ce frimeur-là n'est pas comme les autres. Plus malsain encore. Et tellement doué dans l'art de la drague. Je sais qu'il n'attend qu'une chose : me voir tomber en génuflexion ! Que je me laisse aller dans ses bras, lui dans mon ventre. Je ne dois surtout pas céder à ses avances. Il en va de ma dignité.

  

Il est si gourmand. Il est si beau. Il me semble si honnête. Il cherche à me rassurer. "Je ne suis pas comme les autres, tu sais." Je ne sais plus si je sais quoi que ce soit. Que dois-je faire ? Mes mains tâtonnent régulièrement, une sur la droite du plateau, l'autre sur la gauche. De plus en plus, je m'approche. Une façon de créer un contact plus intime. Ainsi au plus près de lui, j'espère pouvoir découvrir sa véritable nature. Que me veut-il ?

  

Mon cœur bat fort, très fort. J'ai du mal à respirer. Mes muscles sont tendus, au bord de la rupture. Tout entière je suis au bord de la rupture. En me rapprochant de lui, je ne fais que me confronter d'avantage à son charme dévastateur. Dans ma tête, les réflexions se bousculent. Les calculs s'enchaînent. Et s'il était différent ?

  

Il n'est pas différent. Il est autre ; il est pire ! Je le sais. Mais malgré tout, je m'y confronte. J'ai parfois la sensation de chercher cette douleur qu'il va sûrement m'infliger, comme toutes les autres auxquelles j'ai du succomber. Je sens qu'aujourd'hui, je ne suis pas assez forte pour lutter ; ou peut-être est-il plus fort que moi. Comment se peut-il qu'un amas de nourriture puisse ainsi faire cogiter mon esprit, pour finalement le dominer ? Devenir le maître pour un instant.

  Je persiste à repousser ses avances, avances qui se font de plus en plus pressantes. Mais au fond de moi, ma décision est prise. Je ne fais que retarder le moment de sa victoire. L'instant de ma déchéance.

Une demi-heure passe ainsi, trente minutes rythmées par les "mais" et les "si". Les tremblements se font de plus en plus violent. Je ne sens pas la fatigue. Juste l'épuisement. Un épuisement qui va me coûter cher, très cher ! En effet, l'heure a sonné. C'est le moment de céder.

  

Brutalement, mes nerfs lâches ! J'ai la sensation qu'un énorme poids vient de se retirer de mes épaules. Mes membres retrouvent dès lors une certaine indépendance, une liberté de mouvement.  Face à moi, il est toujours là, continuant sa cérémonie alléchante. Il sait qu'il a gagné. Rien ne peut plus empêcher sa victoire. J'ai lâché prise. Il m'a pris dans ces filets.

  

A présent, je suis en osmose totale avec ce plateau. Sans aucune délicatesse, je me suis munie de la fourchette, et je commence à enfourner les aliments avec fougue. Je ne veux pas laisser de place au plaisir. Je ne veux pas laisser le temps au plaisir de se manifester. Je n'enai pas le droit ! Alors je continue à dévorer tout ce que ce satané plateau peut m'offrir. Je ne vois plus les couleurs, je ne sens plus les odeurs. Je me goinfre ! J'avale tout, même les quelques miettes qui osent tomber à côté de leur barquette. Lui se réjouit. Il est aux anges. Et bientôt, je serais au diable !

  

Le rapprochement a eu lieu ; lui tout entier dans mon ventre ! J'ai perdu ; perdue définitivement ! Cet instant d'osmose entre lui et moi ne s'est prolongé que très peu de temps. Et a présent, il n'y a plus de lui. Juste moi, seule, plus seule encore. Esseulée face à la culpabilité qui commence à ronger mon esprit. Il m'a bien eu ; il n'était pas différent ; il était bien pire car j'étais aujourd'hui plus faible. Il a profité de ma faiblesse passagère. Quelle honte ! J'avais honte ! J'étais indigne d'être moi. Une erreur ! J'avais commis une irréparable erreur ! J'en avais conscience ; j'en avais bien trop conscience. Le mal était fait. Irrévocable !

 Dès lors, mon monde s'est écroulé. Autour de moi, plus rien, ni plus personne n'existait. Je me retrouvais l'unique à souffrir, pleine de cette bouffe qui m'étouffait le cœur. La tension se hâtait dans mes veines. Je pouvais sentir mon sang coulait dans les vaisseaux de ma tête. Comme si une barre s'acharnait à faire inlassablement le tour de mon cerveau. Je ressentais la moindre partie de mon corps. J'en discernais les plus petits contours, les plus infimes irrégularités, chaque mouvement. C'était insupportable ! Je ne me supportais plus ! J'aurais voulu que mon esprit s'échappe de ce corps emplit d'impuretés ; car j'étais salie, souillée par la nourriture que je venais d'ingurgiter. J'aurais voulu m'ouvrir le ventre pour retirer tout ce que je venais d'avaler ; vider mes intestins ; me purifier de la bouche à l'estomac. Faire de ce plein trop sale un vide épuré. Mais je ne pouvais rien faire de tout cela. Alors, j'ai commencé à cogner, fort très fort. Je voulais souffrir physiquement, autre part et autrement. Oublier toute ma culpabilité, ma haine de moi-même en occupant mon esprit par une autre douleur. Je m'agitais frénétiquement comme si j'avais perdu tout contrôle sur mon corps. Mes bras frappaient un ennemi virtuel, ma tête opinait de bas en haut, de gauche à droite, dans tous les sens, afin de se débarrasser de la moindre pensée.  Mes jambes exécutaient une marche décadente ; le pas était de plus en plus rapide. J'étais dans un état de transe. Mais surtout, je souffrais terriblement. Je me haïssais ! Je haïssais ma tête, mon cœur, mon corps tout entier !